• 16.03.2015

     Emmanuel Terray, " Alt Mariendorf : le tombeau d'Ulrike Meinhof " extrait de : "ombres berlinoises, voyage dans une autre Allemagne"

    Au retour d'Alt Mariendorf, deux sentiments me gagnent. J'ai tenté de faire revivre les idées d'Ulrike Meinhof, qui, dans une très large mesure, furent celles de toute une génération de l'extrême gauche européenne. Je reviens alors sur ma première impression : en dépit des apparences, ces idées ne sont pas nécessairement mortes. Elles font figure d'anachronismes ? Sans doute, mais dans le triste présent qui est le nôtre, l'anachronisme n'est pas forcément un défaut. Pour le reste, il est des rivières qui cheminent longuement sous la terre avant de revenir au jour ; durant son séjour dans les profondeurs, l'eau s'épure et jaillit plus claire à la fin du voyage. Il en est de même ici ; le temps a déjà commencé de faire le tri, mais à mon avis, ce qui lui résiste — le refus radical de l'ordre établi, la volonté d'une société tout autre — importe davantage que ce qu'il a éliminé — l'enfermement dans la violence. Bref, je l'avoue sans craindre le ridicule : j'attends la renaissance, sous des formes nouvelles, de l'espérance révolutionnaire. Croyance irréfléchie ? Peut-être, mais de la Bosnie au Rwanda, ce n'est pas le spectacle du monde qui pourrait aujourd'hui m'en détourner.

    Un second sentiment me vient : la certitude, envers et contre tout, d'une tenace fraternité. Une simple communauté d'idées n'aurait pas suffi à la faire naître, mais, Ulrike Meinhof, nous avons longuement nourri les mêmes passions et les mêmes hantises que toi ; les mêmes colères nous ont saisis, les mêmes doutes nous ont rongés. Pour le dire d'un mot, nous avons combattu dans le même camp. Certes, nous ne t'avons pas suivie sur la voie où tu as fini par t'engager, et tu es morte loin de nous, mais lorsqu'un éclaireur s'écarte et ne revient pas, le reste de la colonne est-il en droit de l'oublier ? Aujourd'hui notre troupe est dispersée, et beaucoup ne se rappellent même plus qu'ils en ont fait partie. II faut pourtant que sa mémoire soit préservée, et tu es un fragment de cette mémoire : comment pourrions-nous t'en exclure sans nous renier nous-mêmes ? Au dernier chapitre des Frères Karamazov, Aliocha console les enfants qui pleurent la mort du petit Ilioucha : « Nous nous reverrons certainement, et gaiement, joyeusement, nous nous raconterons tout ce qui nous est arrivé. » À nous qui ne croyons pas à la résurrection, un tel espoir est défendu ; qu'au moins ton ombre trouve dans notre souvenir la paix et le repos.

     

    Deutsch Amerikanische Freundschaft - Kinderzimmer (2002)

     


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